Lançons des boulettes !

Vendredi, 14 h 25 — 15 h 20. Lendemain de grosse journée de grève. Cours avec une classe de troisième. Le contexte est là : ça sent la séance mouvementée. Je suis habitué : ce créneau est le créneau sensible de ma semaine.

Je dois adapter mes séances et mes manières de faire, sous peine de sortir de cours comme un paquet de nerfs, en ayant l’impression de ne pas avoir avancé. Et ce vendredi, il n’y a pas eu d’exception : j’ai adapté, mais j’ai foiré. Ça peut arriver. Et même que des fois ça permet d’avoir des idées rigolotes. Je vous raconte ?

Vers le théorème de Thalès

En quatrième, les élèves ont beaucoup travaillé sur les triangles semblables (ce sont des triangles ayant des angles de même mesure, et donc des côtés dont les longueurs sont proportionnelles). L’objectif est d’introduire la configuration de Thalès, en se basant sur leurs acquis :

Vers la configuration de Thalès

Pour varier, j’ai décidé de ne pas distribuer l’énoncé imprimé, mais de dévoiler les consignes pas à pas avec un vidéo-projecteur. Pour quelles raisons ? Parce qu’il y avait au moins 5 ou 6 étapes, et que je voulais ménager le suspens. Et parce que le vendredi, j’essaye de varier les supports… Et ça se joue à pas grand-chose, pour le meilleur et pour le pire.

Le déroulé attendu était le suivant :

  1. Chaque élève reçoit une demi-feuille blanche et trace un triangle ayant deux angles imposés.
  2. On compare les triangles de tout le monde et on observe qu’ils sont tous semblables (enfin, parmi les triangles réussis ; l’utilisation du rapporteur pose encore des difficulté à certains), puis on en déduit que les longueurs sont proportionnelles.
  3. Je propose un défi : tracer le triangle le plus grand possible ayant les angles indiquer, sans sortir de la feuille. Je ne vous donne pas la réponse, mais essayez de trouver !
  4. J’affiche au tableau la figure ci-dessus, et on essaye d’écrire l’égalité des quotients.
  5. Énoncer le théorème de Thalès au moins dans ce cas particulier.

Et les ennuis, ça commence quand ?

La classe a été globalement agitée, mais ce n’est pas une énorme surprise : il y avait de la manipulation, il fallait comparer son travail avec celui de ses camarades, et il fallait résoudre les problèmes de matériel manquant. Et puis, on est vendredi après-midi. Jusque-là, rien de dramatique.

Entre les étapes 2 et 3, je ramasse plusieurs boulettes de papier par terre : c’est un grand jeu dans les collèges, souvenez-vous de votre adolescence. Je m’interromps et je ne quitte plus les élèves des yeux, sauf nécessité impérieuse de formuler des commentaires au tableau.

Après une remarque, je me retourne et là c’est le bonheur : j’attrape un élève en flagrant délit ; un plaisir à savourer. Je le sermonne, me moque un peu et je prends le carnet de liaison.

Quand soudain…

Environ 5 minutes plus tard, on frappe à la porte de la salle et la C.P.E. (conseillère principale d’éducation) demande à voir un élève — sans lien avec Lanceur-De-Boulette. Je profite pour dire à ma collègue sur le ton de la plaisanterie : « Tu viens de rater un moment inoubliable de concours de lancers de boulettes avec un élève pris sur le fait ! »

Sa réponse ? « Tu devrais leur faire un cours sur les calculs de trajectoires de boulettes de papier ! »

Et pourquoi pas ? Alors voilà, l’idée est lancée. Il me reste encore à y réfléchir, mais j’ai déjà quelques vagues idées avec des calculs de vitesse et pourquoi pas de probabilités (proba de se faire prendre, proba de réussir son tir, etc.).

Et ma séance, alors ?

Malheureusement je n’ai pas réussi à terminer comme je le souhaitais. Après l’étape 3, les élèves ont commencé à décrocher, donc j’ai modifié mon déroulé de séance.

Une fois tous d’accord sur la proportionnalité entre les longueurs de côtés, j’ai directement donné au tableau la configuration attendue et le modèle de rédaction pour le théorème de Thalès. Les égalités de quotient ont été vues l’année passée, il ne reste qu’à réactiver et à travailler la rédaction.

Un cours, comment ça se passe ?

Premier article, je me sens tout fébrile ! Avant de raconter des anecdotes et des choses de la vie quotidienne dans le collège, petite entrée en douceur, sur le thème : y a quoi dans un cours ?

L’entrée en classe

Cela semble idiot, mais un cours, ça commence par l’entrée en classe. Et beaucoup de choses se jouent ici : une entrée en classe réussie assure en général un quart d’heure, voire vingt minutes de bon fonctionnement en début de séance. Chaque prof a ses petites habitudes et manies, et en général les élèves les connaissent bien et s’y plient sans (trop de) mal.

Les cours durent 55 minutes, et démarrent lorsqu’une sonnerie retentit ; une autre sonnerie a lieu 55 minutes plus tard pour marquer la fin de la séance. Si c’est la récréation, les élèves doivent sortir et aller dans la cour et leur prochain prof ira les chercher. S’il n’y a pas de récréation, les élèves ont 5 minutes pour aller au cours suivant, qui démarrera par une sonnerie.

Donc, l’entrée en classe. Un peu avant la sonnerie, je sors de ma salle et je me place devant ma porte ; je peux ainsi voir les élèves arriver… et surveiller les bousculades, chahuts et autres capuches et bonnets qui n’ont rien à faire sur les têtes. Au moment où la sonnerie retentit, je parcours le rang pour calmer le groupe, essayer de faire à peu près ranger tous les élèves et cesser les bavardages. Je n’y arrive jamais vraiment, mais au moins les conversations on lieu à voix basse et l’ambiance est moins électrique lorsque les élèves sont immobiles.

Je retourne devant la porte, et les élèves rentrent un à un ; je salue tout le monde (les élèves y tiennent beaucoup et ils adorent que l’on prononce leurs prénoms – les adolescents adorent être aimés) et je rentre à mon tour en fermant la porte derrière moi. Lorsque le calme relatif est arrivé, ce qui peut prendre un certain temps, je fais asseoir tout le monde et les élèves sortent leur matériel.

En général, 3 à 8 minutes se sont écoulées, parois davantage (par exemple aujourd’hui même, une classe de troisième a mis plus de 15 minutes à démarrer).

La questions flash : un rituel

Une fois que tout le monde est installé, on commence le cours avec une question que j’appelle une question flash. C’est une question rapide, dont l’énoncé est vidéo-projeté au tableau. Il peut y avoir du calcul mental, l’application d’une propriété de cours, un petit problème simple mettant en œuvre une méthode vue en classe, etc. Les élève ont quelques minutes pour répondre, et ensuite nous corrigeons au tableau.

Les contenus des questions peuvent être très variés : révisions de choses anciennes, application d’une notion étudiée la veille, anticipation des prochaines séquences, etc.

Durée maximale théorique, correction comprise : 10 minutes. L’objectif est de ritualiser le début du cours, et de mettre les élèves (idéalement) en situation de réussite. Après quoi, la séance continue et l’on reprend la séquence où elle avait été la fois précédente. Il reste en général 35 à 40 minutes de cours avant la fin de la séance.

La suite et la fin

Là, il n’y a pas de règle : on peut faire des exercices, des travaux de groupe, des parties de cours, des évaluations, etc. Je commence par répondre aux questions soulevées par les élèves, mais en général il y en a peu car ils n’ont pas le recul nécessaire pour poser spontanément des questions de but en blanc.

Une fois les questions résolues, au travail ! Difficile de donner des situations génériques, car il n’y a que des exceptions : on est très loin de la zone de confort d’un matheux de ce côté-là.

Si le besoin s’en fait sentir, 8 à 10 minutes avant la fin, je mets un terme à l’activité en cours pour en faire une synthèse avec les élèves et extraire les points les plus importants et difficile, ou les méthodes à connaître. En effet, la mémorisation est plus durable sur ce qui est dit en dernier. Enfin, 3 5 5 minutes avant la sonnerie, je donne le travail à faire pour la fois suivante et je réponds aux éventuelles questions. Puis les élèves rangent leur matériel et peuvent quitter la salle.

Je mets un point d’honneur à ne jamais terminer mes cours en retard, car les élèves décrochent, sont susceptibles d’être retardés pour le prochain cours ; de plus, si certains doivent rester à la fin du cours, il faut qu’ils aient eu temps pour partir ensuite. De plus, cela me donne une légitimité pour sermonner les élèves en retard, et de fait je n’ai pas trop de retardataires. En contrepartie, je dois de mon côté être irréprochable sur la ponctualité.

Bonjour bonjour !

Bienvenue ! Je suis professeur de mathématiques, dans un collège du Val-De-Marne. Je suis en poste dans mon établissement depuis septembre 2018, c’est donc ma deuxième année dans cet établissement à l’heure où j’écris ces lignes.

Faisons connaissance

L’établissement dans lequel le travaille revêt une spécificité : il est classé REP (réseau d’éducation prioritaire). Concrètement, cela signifie que les élèves de l’établissement sont plutôt issus de famille pauvres, ayant des métiers peu ou pas qualifiés, habitant dans des quartiers défavorisés. Beaucoup de parents ne maîtrisent pas correctement la langue française, et je n’évoque même pas l’accès au numérique. Cela se traduit dans les classes : nous avons (théoriquement) des effectifs réduits, du personnel de vie scolaire en quantité supérieure (mais il y aurait tant à dire), des moyens financiers pour acheter de matériel pédagogique (vidéo-projecteur, si tu m’entends…) ou financer toutes sortes de projets.

Deuxième spécificité, mais qui est liée à la précédente : le collège est dans la petite couronne de la banlieue parisienne. En ville, cité pauvre de HLM et de tours où l’on voit sécher le linge, où l’en entend vrombir les scooters et où les « jeunes traînent en bande pour tromper l’ennui ». En un mot, « dans les quartiers ».

Le niveau scolaire général de l’établissement est bas au regard des indicateurs statistiques usuels de l’éducation nationale. Mais c’est aussi un endroit vivant, dynamique, où nous œuvrons tous pour permettre à « nos gamins » d’apprendre des choses, et idéalement d’aimer apprendre.

Et donc, un blog ?

Alors voilà, j’ai eu envie d’écrire sur mon quotidien de prof de maths dans un collège comme celui-là. Le travail de tous les jours, les projets ordinaires ou extraordinaires, les difficultés, les victoires et les frustrations. Ce qui se passe dans la salle des profs, dans les réunions ou dans les classes. Il y a tant de choses à raconter !

Je n’ai pas d’objectifs en termes de fréquence de publication, et encore moins en terme de durée de vie de ce blog. Mais une chose est sûre : des histoires, j’en ai à raconter.

Au plaisir de vous lire.